1926 : L’affaire de Germersheim

L’affaire de Zabern/Saverne est une broutille, comparée aux graves incidents de Germersheim. Dans la nuit du 26 au 27 septembre 1926, le lieutenant français Rouzier, en civil, a tiré plusieurs coups de feu sur un groupe d’habitants de Germersheim. On dénombre deux morts et plusieurs blessés. Le bourgmestre de Germersheim a adressé une protestation officielle à la Société des Nations.

Voici le texte de la protestation adressée à la Société des Nations par le bourgmestre de Germersheim à propos des incidents sanglants qui se sont déroulés dimanche dernier dans cette ville. « Depuis huit ans, le Palatinat gémit sous l’occupation française. Les souffrances de la population pendant cette longue période, sont inexprimables. En dépit de toutes les bonnes paroles de réconciliation, en dépit de Locarno et de Genève, le régime français d’occupation est devenu un véritable fléau. « Les habitants de Germersheim, en particulier, sont livrés sans défense à l’arbitraire de la soldatesque et ne sont plus sûrs de leurs vies. Sans parler des nombreux crimes et abus de pouvoir de la part des autorités d’occupation, trois habitants de Germersheim ont été abattus de sang-froid par un officier français.  La population, dont l’indignation est au comble, élève devant le monde entier une protestation enflammée contre les traitements infligés à une nation civilisée par une nation étrangère. « Elle rend la S. D. N. responsable de la mort des victimes présentes et futures. La population tout entière réclame le châtiment du crime abominable commis contre, trois de ses enfants. Elle demande, en outre, la nomination d’un tribunal arbitral, ainsi que le départ des troupes françaises. » On annonce, d’autre part, de Berlin que des conversations ont eu lieu à propos de l’affaire de Germersheim entre le ministre des territoires occupés, le ministre des affaires étrangères de la légation de Bavière, conversations auxquelles le commissaire d’Empire, à Coblence a également pris part. Les pourparlers provisoires ont été aussi engagés à Coblence entre la commission interalliée et le commissariat d’Empire. La clôture de l’enquête est attendue sous peu de jours. Immédiatement après, des démarches officielles allemandes seront faites à Coblence et à Paris. Les journaux annoncent que le régiment d’infanterie a quitté Germersheim hier matin. GERMERSHEIM 3.jpeg

L’AFFAIRE DE GERMERSHEIM

D’après l’enquête faite lundi par le commissaire du gouvernement de Spire, à la suite des incidents de Germersheim, il se serait d’abord produit une altercation entre deux lieutenants français en civil et le cordonnier Holzmann. Au cours de cette dispute, l’un des deux officiers tira sans raison un coup de revolver contre Holzmann, qui fut atteint à la mâchoire inférieure. Les deux officiers passèrent alors par la Sandesstrasse, abandonnant le blessé à son sort. M. Matthes, agriculteur et charretier, et Emile Müller, ouvrier, qui étaient dans les environs, ayant entendu le coup de feu, accoururent, donnèrent des secours au blessé et partirent à la poursuite des auteurs de l’attentat pour constater leur personnalité. Arrivés près du poste, ils rattrapèrent les deux officiers, qui firent de nouveau usage de leurs armes sans qu’aucune provocation n’ait eu lieu. Un coup de revolver tiré à courte distance abattit l’ouvrier Emile Müller, qui mourut sur le coup, tandis que M. Matthes reçut une balle dans la tête mettant sa vie en danger.  Source : Journal de Genève du 29 octobre 1926 L’enquête immédiatement entreprise par les autorités allemandes a démontré que l’officier français, le sous-lieutenant Rouzief, du 311e régiment d’artillerie, qui a tiré sur un civil allemand, se trouvait, dès avant sa rencontre avec le cordonnier Volkmann à Ludwigstor, dans un état de surexcitation qui doit être attribué à de graves incidents dont sont responsables des soldats français d’occupation, incidents auxquels le sous-lieutenant avait également pris part et qui se sont produits deux heures avant la dispute avec Volkmann. Dimanche, vers 23 h30, un habitant de Germersheim nommé Klein, âgé de 17 ans, soupçonné d’avoir maltraité des soldats français, a été, près de Ludwigstor, traîné par plusieurs Français de la rue dans un corridor, où il a été cravaché par un civil français, puis conduit à coups de crosses de fusil dans le dos et sur la tête à la caserne par quatre hommes d’une patrouille française qui avait été appelée. Après qu’il fut établi que les accusations portées contre lui étaient dénuées de fondement, le jeune homme fut relâché vers minuit. D’après des témoignages irréfutables, le civil français qui a cravaché le jeune homme a été identifié, grâce à l’habit foncé, aux lunettes d’écaille et à la cravache qu’il portait, comme étant le sous-lieutenant Rouzier. Ce premier incident explique l’excitation qui, deux heures plus tard, a amené l’incident avec le cordonnier Volkmann. Source : Agence Wolff

LES OBSÈQUES DE LA VICTIME

Les obsèques de l’ouvrier Emil Müller, tué par le lieutenant français Rouzier, ont eu lieu jeudi après-midi, avec le concours de toute la population Source : Gazette de Lausanne du 1er octobre 1926  

AU CONSEIL DE GUERRE DE LANDAU

Le lieutenant Rouzier a bien provoqué la sanglante bagarre de Germersheim. Les officiers français des armées d’occupation apparaissent sous un jour bien piteux.

Le conseil de guerre a tenu hier matin une seule séance. En vérité, la séance de samedi n’avait guère tourné à l’avantage des militaires français. Leur héros, le lieutenant Rouzier, était apparu sous un jour assez peu reluisant. Fat et suffisant comme la plupart de ses congénères et, par dessus le marché, assez lâche pour frapper à coups de cravache des Allemands qui n’avaient commis d’autre crime que dé l’avoir regardé d’un peu trop près, Rouzier n’avait même pas pu trouver un semblant d’excuse à son geste meurtrier. D’autre part, le conseil de guerre avait été obligé de battre en retraite devant les défenseurs allemands, maîtres Fuehr et Grimm, et faire droit à  leurs conclusions de ne pas poser un certain nombre de questions aux inculpés allemands, notamment en ce qui concernait le séjour de certains, d’entre eux sur la rive droite du Rhin. « Ne parlons pas de politique, avait dit Me Fuehr, avec véhémence. Il y a ici, soi-disant en temps de paix, un conseil de guerre étranger qui siège et cela ne vous suffit pas ! » Et aussitôt l’incident s’était enflé à tel point que « l’œil de Paris » dut conseiller aux militaires de donner satisfaction aux avocats de la défense. Puis, en toute hâte, la séance avait été levée.

Le meurtre de Müller

Hier, on a abordé, l ‘affaire du meurtre de Müller par Rouzier. Très à son aise, le jeune lieutenant a raconté  l’affaire selon la version officielle connue. Après avoir blessé Holzmann d’un coup de revolver à la Ludwigstor, Rouzier avait battu en retraite précipitamment. Il déclare que suivi par un groupe, menacé, puis frappé, il a tiré quand il était en état de légitime défense. Fechter, interrogé son tour, donne de l’affaire une toute autre version. Fechter. « Je rentrais chez moi lorsque j’ai rencontré Mathes « Cet homme, me dit Mathes en désignant Rouzier, vient de tirer sur nous » J’assistai alors à sa poursuite. J’entendis l’Allemand crier au Français « Rends ce pétard. Barre-toi » C’est alors qu’éclata la fusillade. » Et Fechter, que l’émotion étreint à un point inimaginable, s’effondre soudain en syncope. Un gendarme le soutient. L’audience est aussitôt suspendue. Un médecin mandé en toute hâte ranime Fechter qu’une crise nerveuse secoue convulsivement.

La défilade de l’ex-lieutenant Prudhomme

« Garde à vous ! voyons », lui soufle le colonel Gillier. Voici maintenant le lieutenant Prud’homme. Prudhornme a été rappelé de la vie civile où il est instituteur, pour venir témoigner. Il paraît timide, embarrassé et très mal à son aise. Prudhomme dépose qu’il rencontra Rouzier dans la Sandstrasse. -Ne t’en fais pas; je viens, criait-il à son camarade. -Ces salauds-là, hurlait Rouzier, m’ont attaqué à six à la porte Louis !… Mais la poursuite continua. Rouzier courait et trois Allemands, sur la chaussée, se rapprochaient. -Barre-toi, je vais tirer, cria Rouzier qui s’était, soudain, retourné. -Non, ne tire pas, j’arrive. Le premier coup de feu éclata. Mathes s’abattit et ses deux camarades précipitèrent leur course. Mais Prudhomme se retira derrière l’angle d’une maison pour se mettre à l’abri des balles. Puis, sans plus s’occuper du sort de son ami et du blessé, il se rendit chez son amie, Mlle Fickelson, la serveuse du cabaret Engel. -« Tirons les rideaux » ironise même le président. Prudhomme rougit jusqu’à la racine des cheveux. On entend enfin Mlle Fickelsen qui jette sur Prudhomme un regard de dédain. Cette demoiselle dépose que Rouzier n’avait fait que se défendre. Elle déclare qu’elle assistait à la scène, mais ne peut préciser où ni comment. Puis après avoir entendu un dernier témoin, Mlle Ottinger, qui n’apporte aucun éclaircissement nouveau, la séance est levée.

À LANDAU, TRIOMPHE DU MILITARISME

Le conseil de guerre acquitte Rouzier officier assassin… Et condamne ses victimes

A la fin de l’audience de lundi, on entendit Ludwig Sandmeyer, commissaire de police de Germersheim, qui raconta que « l’Ange », cabaret hanté par Rouzier, était mal famé. Déposition terne. Ensuite, Me Grimm renonça l’accusation portée contre Rouzier d’avoir provoqué les habitants de Germersheim en traversant à plusieurs reprises un cortège patriotique. Enfin, le colonel Tribout vient déposer. Dûment stylé, cet officier tente de décharger et Rouzier, qu’il représente comme une victime de la fatalité (sic) et les inculpés allemands.

L’audience d’hier

On prévoit des incidents. De sévères mesures d’ordre sont prises. La foule s’écrase aux abords du casino où ne pénètre que de rares auditeurs. Le capitaine Tropet, commissaire du gouvernement, toute batterie de cuisine dehors, bombant le torse, commence son réquisitoire et relate les incidents. Bien entendu, pour cet officier, les gradés français sont des saints poursuivis par la haine des Allemands.Il convient néanmoins que Rouzier a commis gaffe sur gaffe. Mais soudain, renversant les rôles, le commissaire estime que le lieutenant a pour excuse la provocation -Vous refuserez au lieutenant Rouzier, dit-il, l’excuse de la légitime défense, mais je vous demande de lui appliquer les articles 321 et du code pénal qui le feront bénéficier de l’excuse de la provocation, car si le meurtre de Muller et les coups et blessures reçus par Mathès et Holsmann ne sont pas justifiés, ils sont largement excusés par la provocation. Nous la trouvons partout dans cette nuit dit 26 au 27 septembre. Et il requiert la peine d’un an d’emprisonnement contre le bellâtre officier. On peut déjà prévoir que Rouzier s’en tirera à bon compte.

Les plaidoiries

Me Fuehr plaide le premier. Pour lui, ses clients ne sont pas coupables. Pièce à pièce, il discute le dossier dont il met en lumière les affirmations contradictoires. Et il demande l’acquittement. Puis Me Grimm s’avance au milieu du prétoire, à la barre des témoins. Il s’adresse directement aux cinq juges et met en doute la version officielle : -Nous savons, dit-il, que les choses ne se sont pas passées comme le dossier le prétend Nos médecins, nos experts, nos témoins, nos enquêtes, nous font douter de la version officielle. Cela n’est pas votre faute. Les accusés parlent un dialecte difficile à comprendre, même pour nous. Habilement, l’avocat rétablit les faits et prouve que l’attitude provocante de Rouzier et consorts, seule, a causé les incidents qui se sont terminés par le meurtre de l’infortuné Muller. -A une heure du matin, le lieutenant Rouzier, après une soirée agitée, se promène armé d’une cravache et d’un pistolet. Convenez avec moi  qu’il se pourrait que ce jeune homme cherchât un incident. Me Grimm s’étonne qu’on n’ait réclamé qu’un an de prison pour Rouzier. Acquittez plutôt, conclut-il. Me Mourier défend le lieutenant assassin. Sa tâche est singulièrement facilitée par la partialité du tribunal. Me Garçon joint ses efforts à ceux de Me Mourier. Il évoque le spectre de la guerre. Pour lui aussi, c’est la « fatalité » qui a provoqué les incidents et il réclame l’absolution.

Le verdict

Le tribunal se retire .pour délibérer. Il revient peu après avec le verdict odieux suivant : Ce jugement est une monstruosité de plus à l’actif de l’armée d’occupation. Lieutenant Rousier acquitté à l’unanimité Mathès condamné par défaut à deux ans de prison Holsmann condamné mois de prison avec sursis, par trois voix sur deux Fechter, condamné à six mois de prison à. l’unanimité ;  Kegel condamné à trois mois de  prison, Par trois voix contre deux Arbogast condamné par défaut à six mois de prison à l’unanimité; Kegler condamné par défaut à six mois de prison à l’unanimité. Les accusés sont condamnés en outre aux frais envers l’Etat. La « fatalité » est unilatérale pour le militarisme. Les loups ne se mangent pas entre eux ! Sources : L’Humanité des 20 et 22 décembre 1926

LES CONDAMNÉS DEMANDENT LA REVISION DU PROCÈS

Landau, 23 décembre. Les trois Allemands qui s’étaient présentés devant le conseil de guerre de Landau et qui ont été condamnés à des peines de prison ont formulé leur pourvoi en révision de leur procès. Ce pourvoi fera l’objet de l’examen du conseil de révision, juridiction militaire siégeant à Paris et composée d’officiers supérieurs. La Cour de cassation, depuis la cessation des hostilités, a examiné tous les pourvois formulés par des condamnés de conseils de guerre siégeant à l’intérieur. Le conseil de révision se réserve les seuls jugements formulés par les conseils de guerre siégeant aux armées. Pendant les hostilités, tout jugement rendu par le conseil de guerre était examiné par le conseil de révision. Ce conseil, comme la Cour de cassation, statue en droit et n’a pas à connaître du fond de l’affaire. Source : Journal de Genève du 24 décembre 1926    

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